De mes promenades enfantines dans le Ried alsacien ( paysage de prés humides et de forêts régulièrement inondés) me vint le goût de l’observation et une passion immodérée pour les plantes.

Capucine
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fruits de l’aulneErable champêtreCornouiller sanguin

Si la palette des couleurs faisait mon ravissement, celle des textures des feuillages attisait ma curiosité. Les branchages ne manquaient jamais dans les brassées de fleurs que je rapportais de mes promenades : inflorescences jaune acide des ormes, fruits des aulnes, pompons du houblon, feuillages écarlates des fusains ou des viornes (cf photos).

La beauté irrésistible des couleurs automnales

Les pompes de l’automne m’attiraient irrésistiblement. Rien ne me laissait insensible, pas plus les baies rutilantes des aubépines ou des viornes que celles noir obsidienne des troènes, ou bleu pruiné des prunelles et encore moins les aigrettes des clématites transformées par le givre en joyaux scintillants. Qui pourrait dire ne pas être attendri par une floraison de noisetier ou de Cornus mas au coeur de l’hiver ?

La création d’un jardin inspiré par l’enfance

Autant vous dire qu’une fois propriétaires de nos 18 ares de terrain en lotissement, je cherchais à introduire au jardin ce qui m’avait tant ravie, enfant. J’allais en quête de boutures pour créer une haie mixte et sauvage : merisiers à grappe, aulnes, cornouillers, viornes obier et lantane, sureaux, troènes, noisetiers, aubépines, clématite, fusains, houblon, bourdaines, épinesvinettes, et érables champêtres.

Thèmes de l’articleContenu Résumé
Palette des couleurs et textures des feuillagesLes branchages et feuillages variés accompagnent les fleurs des promenades.
Beauté des couleurs automnalesLes baies et fleurs de l’automne éveillent les sens par leurs couleurs et textures.
Création d’un jardin inspiré par l’enfanceEnthousiasme pour recréer un jardin riche en souvenirs d’enfance.
Arbres pour compléter le jardinAjout d’arbres variés pour compléter la haie mixte et sauvage.
Choix décevant des arbres de catalogueCatalogues offrent principalement des arbres pour grands espaces, peu adaptés au jardin.
Un apprentissage de vingt ansLeçons apprises sur les choix d’arbres et plantes après vingt ans d’expériences.
Révision de la haie et diversité botaniqueNouvelle haie avec variétés et cultivars adaptés aux jardins urbains.
Attention aux modes et aux tendancesModes dans les pépinières et importance de choisir des arbres adaptés à long terme.
Le jardin comme lieu d’expressionLe jardin comme espace de liberté et expression personnelle.
L’art de combiner plantes et réflexionCombiner plantes robustes et réfléchies, comme au jardin de Berchigranges.
L’architecture vivante du jardinChoix des essences pour une architecture végétale vivante et changeante.
Un jardin pour éveiller les sensÉveil des sens par les textures, parfums et sons du jardin.

Des arbres pour compléter le jardin

Nous avions ajouté quelques arbres dont un peuplier blanc (Populus albus) avec un saule marsault (Salix caprea) pour pomper l’eau d’une cuvette créée par le passage des engins, un merisier (Prunus avium), six (rien que ça) Robinia pseudoaccacia  pour tenir un talus de terre rapportée et un érable sycomore (Acer pseudoplatanus) qui s’est établi là par semis. L’économie réalisée par la création de cette haie sauvage à partir de boutures nous permit de compléter notre palette par l’achat d’arbres en hautes tiges.

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Choix décevant des arbres de catalogue

Mais que nous proposaient alors les catalogues ? Nous n’y avions trouvé que des essences pour parcs ou avenues : un tilleul de Hollande (Tilia platyphyllos), il y en a pourtant de si beaux et si modestes en taille, un Acer saccharinum ‘Wieri Laciniatum”, un frêne à fleurs (Fraxinus ornus), un Acer pseudoplatanus “Crimson King”, un Catalpa bignonioïdes ainsi que plusieurs bouleaux verruqueux. J’y ajoutai des conifères, malheureusement tous des géants, dont le très beau Calocedrus que la tempête a mis à terre.

Un apprentissage de vingt ans

Le sorbier planté pour sa fructification faisait le plaisir des merles plus que de nos regards, le frêne nous a caché la vue sur le reste du jardin, pareillement pour le pin d’Autriche. Les robiniers durent laisser la place à une véranda, le peuplier s’est mis à émailler ma pelouse de pousses blanches, le merisier a étalé trop loin chez nos voisins sa ramure.

Un apprentissage de vingt ans

Vingt ans plus tard, il ne reste que le tilleul que je ne peux me résoudre à abattre, Betula tristis et un cyprès de Leyland qui me cache une vue inesthétique. Certes, un bel arbre c’est majestueux même dans un petit jardin, mais son ombre portée interdit bien des plantations héliophiles. La haie sauvage fut également une piètre expérience : les viornes obiers étaient toujours noires de pucerons (une espèce particulièrement résistante). Les aulnes ont attiré une forme de coléoptères voraces qui ne me laissaient que des squelettes décharnés, les troènes se déplumaient trop tôt en saison, les bourdaines et autre nerprun se sont trouvés être décevants dans une haie. J’ai dû me rendre à l’évidence, le Ried ne peut être invité au jardin. Ce dernier n’est pas la nature pas plus que la nature n’est un jardin. S’il me reste malgré tout quelques espèces intéressantes et fidèles, le Cornus mas, les houx, un fusain, des berbéris, un chèvrefeuille…

Il me reste surtout le savoir acquis de cette malheureuse expérience et toujours présent à l’esprit la nécessité de la biodiversité. Le choix des espèces adaptées au milieu est véritablement mon travail premier et une quête incessante. La gent ailée ne s’est pas fait prier pour y élire domicile. C’est ainsi que nous retrouvons, au jardin, des espèces représentatives de la forêt rhénane : bergeronnettes, rouges-gorges, pinsons, chardonnerets, linottes, gobe-mouches, pouillots véloces, verdiers, mésanges dont la rare nonnette et même une fois un couple de mésanges huppées, fauvettes, troglodytes, rossignols (si, si), pics verts et épeiches, grives musiciennes, sans citer les plus courantes. Nous replantons donc une haie fleurie en gardant les mêmes espèces (plus de nombreuses autres), mais dans des variétés et des cultivars plus adaptés aux jardins de ville. Des variétés différentes de la viorne si belle dans la forêt alluviale seront plantées en nombre, pour leur feuillage persistant ou coloré en automne, pour leur parfum et leurs baies. Le houblon sera remplacé par sa variété dorée, la clématite par les belles montana ou orientalis, les troènes par les troènes japonais, les merisiers par les merveilleux cerisiers asiatiques plus sages en tailles, aux formes étalées, fastigiées ou pleureuses, le pommier sauvage par deux beaux Malus aldenhamensis à feuillage rouge (une erreur de catalogue) et d’autres plus tard pour leurs fruits, les bouleaux verruqueux seront remplacés par Betula davurica et Betula utilis ‘Jacquemontii’, encore bien jeunes, mais déjà prometteurs. L’incongru Acer platanoïdes et le géant Acer saccharinum feront place à divers érables à écorce et feuillage intéressants. Les grands pins et Abies nordmaniana ne sont plus nécessaires, les petits genévriers ainsi que les ifs ayant maintenant une belle taille. Nous avons ajouté aux espèces dignes de la flore locale, des espèces de régions plus lointaines, Cercidiphyllum japonicum, divers magnolias, un Nothofagus antartica, un arbre de Judée : Cercis chinensis “Avondale”, de petite taille et un Stewartia pseudocamelia encore en scion.

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Je dois dire que nous devons aux pépinières anglaises Hillier d’avoir pu diversifier notre liste botanique dès les années 80 ainsi qu’à une pépinière allemande toute proche. Tout récemment, j’ai découvert les pépinières Adeline, une caverne d’Ali Baba !

Attention aux modes et aux tendances

J’ai été subjuguée de constater que tant de variétés existaient dans chaque espèce et que tant d’autres m’étaient encore inconnues. Le seul défaut du catalogue est de manquer de photos de ces belles. Aussi, pour les curieux en dendrologie, je les invite à visiter le site http://www.esveld.nl/catindex/frans/catfr.htm, d’une pépinière hollandaise . Vous y trouverez toutes les espèces photographiées dans presque toutes les variétés et on peut commander.

Révision de la haie et diversité botanique

Attention aux modes, les pépinières ont aussi les leurs. Actuellement en place du cèdre bleu des années soixante-dix, c’est le ginkgo qui a le vent en poupe. Certes, il est beau, certes il pousse vite, mais un arbre qui pousse vite pousse aussi très haut. Si le ginkgo reste sage jusqu’à 10 ans, les pépiniéristes peu sérieux qui vous les proposent savent bien, eux, qu’à plus de vingt ans il aura étalé sa ramure sur toute la surface de vos maigres arpents. Les terrains se réduisant comme peau de chagrin chaque année, c’est un véritable assassinat prémédité pour ces vénérables arbres de parcs. Il n’est jamais trop tard pour apprendre, une bonne bibliographie existe aujourd’hui. Tout est question d’observation, de réflexion et de tâtonnements successifs, de réussites et d’échecs.

Nous sommes loin du jardin d’Eden, car jamais un jardin n’est la perfection. Heureusement, car que deviendrait alors le jardinier, un contemplatif ? Sûrement pas, le jardinier est un chercheur permanent. Chaque jour passé à gratter la terre, chaque visite de jardin, chaque escapade dans la nature, chaque livre lu, chaque plante cultivée enrichissent son savoir. Le jardinier est aussi coloriste, sa palette est faite de couleurs bien vivantes qui varient selon l’humeur du temps, de la composition du sol et selon leurs associations entre elles. Gertrude Jekyll trouvait, par exemple, que les roses et les jaunes associés juraient. La couleur du jardin s’est imposée d’emblée par le feuillage des arbustes plutôt que par celle des vivaces : ici, l’idée du jardin corail est partie de l’Acer japonicum “Aconitifolium” sur un thuya doré (cf photo ci-dessous), là-bas celle du jardin grenat m’est venue du Cotinus “Grace” et de l’Acer “Crimson King” que nous recépons tous les deux ans.

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L’avantage du jardin est de ne pas répondre aux normes sociales ou culturelles, et je m’y applique tout particulièrement. C’est le lieu des possibles, un lieu privilégié de transgression et d’expression de la liberté. Ici un semis de digitale pourpre dans le jardin blanc, là une silène blanche dans le parterre orange… Pourquoi asservir le jardin qui est une chose vivante ? Il est vivant et comme nous rétif aux lois qu’on lui impose. Voilà qui fait l’humilité du jardinier.

Le jardin comme lieu d’expression

Sans suivre Gilles Clément mon jardin est en semi-liberté, partout des sauvageonnes se ressèment à foison : la chélidoine, le géranium sylvestre, le bec de grue, les corydalis, les digitales, les bouillons blancs, le fumeterre pour son feuillage gracile… Je fais par contre une chasse inexorable aux envahisseuses dont on a du mal à se débarrasser : la verge d’or (une peste en forêt rhénane), l’Aegopodium (podagraire), l’ail des ours… J’accepte la ficaire, car elle disparaît dès la fin du printemps, et quand elle fleurit elle ne dépareille pas les massifs dont le sol est nu. Tout au plus fera-t-elle écrin aux bulbes. J’accepte le fouillis contrôlé, les plantes vagabondes quand elles sont généreuses, j’accepte de les voir s’égayer où je ne les attendais pas. C’est ainsi qu’un semis de Rosa rubiginosa s’est installé pour mon grand bonheur dans un troène panaché de jaune. Si le jardin est le miroir du jardinier, de ses désirs, de ses rêves et de ses idéaux, de ses humeurs, le mien est aussi changeant que mon humeur est versatile.

L’art de combiner plantes et réflexion

J’ai dû aussi composer avec le temps dont je dispose, et là, la réflexion est allée à l’économie : peu d’annuelles si ce ne sont celles qui se ressèment toute seules ou qui acceptent un semis en pleine terre. Les capricieuses sont laissées à leur destin, ou si elles sont précieuses transplantées en pot. J’ai voulu une nature apprivoisée, des plantes robustes, attachantes et fidèles, des associations judicieuses entre les sauvageonnes et les cultivars comme au jardin de cottage de Berchigranges.

L’architecture vivante du jardin

Tous mes massifs sont un mélange de vivaces, d’arbustes et de bulbes. S’il est savant et coloriste, le jardinier est aussi architecte. La structure s’impose discrète et subtile par le choix des essences ligneuses. Caduques ou persistantes, elles forment l’ossature du jardin. Une ossature contrairement à une architecture peut se mouvoir ou disparaître. Elle se dresse, se love, s’étale, s’arrondit en coussins ou en nuages. Elle pousse ou meurt créant des vides, des respirations. Cette ossature je l’ai vêtue d’étoffes diverses, de velours grenat, de soie irisée, de madras colorés, de mousselines légères aux teintes éthérées, d’indiennes et de perses, autant de corolles fragiles mêlées aux feuillages qui leur font écrin. Le jardin ne fait pas appel qu’au regard, aux couleurs et aux formes.

Un jardin pour éveiller les sens

Tous les sens sont en éveil. L’odorat est chatouillé, par le parfum des roses, des lonicera, des philadelphus, des lilas, des hamamelis, des viburnums, intrigué parfois par celui des discrets sarcococca, osmanthus ou eleagnus. L’ouïe est sollicitée par le bruissement des feuillages ou des épis, le crissement des pas, le glouglou de l’eau, le timbre d’un grelot ici ou là et bien sûr par les chants des oiseaux. Quel plaisir, dans la froidure de novembre, d’entendre le rouge-gorge flûter ! Le toucher n’est pas en reste, surpris par les textures douces ou rêches, rudes ou veloutées, piquantes, soyeuses et satinées. Qu’y a-t-il de plus sensuel que la caresse sur l’écorce cannelle d’un acer griseum ?

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