Vous ai-je convaincus, vous qui êtes restés calfeutrés au chaud à visiter les jardins sur le Web, que l’hiver n’est pas dénué de poésie ? Vous ai-je donné l’envie d’affronter le froid bien chaussés, chapeautés et gantés pour aller jouer avec les ombres projetées sur l’étendue blanche et givrée du jardin et guetter l’éveil du printemps ?

Venez, venez, il arrive, il s’annonce, il frémit. La terre froide, collante et humide accouche d’une multitude colorée. Un premier sourire dans les branches des arbustes, ce sont les Crocus flavus et sativus d’un jaune lumineux. Avec les Iris reticulata, ils font des croquets de dentelle aux bordures sombres et humides. J’ai opté pour les petits Crocus botaniques, les C. chrysanthus, les C. tommasinianus plus solides et plus hâtifs que les gros C. vernus qui ne sont plus qu’une bouillie informe après la première pluie .

 

 

 

Connaissez-vous les Iris reticulata et histrioïdes ? Avec leur barbe d’or ce sont des majestés orientales.

Plantés en masse, tous les espoirs mis à la plantation dans ces petits oignons insignifiants sont récompensés.

Les bruyères odorantes sous le soleil bourdonnent de vie. Partout les abeilles s’activent.

 

 

Iris reticulata 'J S Dijt'

Le mariage Crocus tommasinianus avec les Ericas roses et une touffe d’hellébores me ravit depuis vingt ans. Je suis attendrie chaque année par leur coupe tout en transparence et leur bon tempérament . Ce sont les seuls à se ressemer au jardin. Pour parer autant que faire se peut à la gourmandise des mulots, je plante mes petits bulbes dans les racines compactes et chevelues des petits buissons (telles les spirées...). Cela les protège aussi des coups de bêche assassins quand je cherche à remplir les trous disgracieux.

 

 

 

En bordure de l’escalier d’entrée toute une gamme de petits bulbes dessinent, dans une palette indigo, des porcelaines chinoises et assurent avec une hellébore rose le décor deux mois durant :
Chionodoxa luciliae, Puschkinia scilloïde, Muscari “Valerie finnis”, Crocus tommasinianus. Les tulipes botaniques (Tulipa saxatilis ) viendront ponctuer de rose le tapis de bleu.

Ailleurs, deux autres bulbes botaniques, Scilla bifolia et Scilla siberica aux petites fleurs étoilées se ressèment partout et accompagnent avec bonheur les nivéoles sur un tapis de ficaires.

Les Chionodoxa sans être aussi lumineux que les scilles sont intéressants avec les narcisses botaniques de taille modeste. Ils se répandent sans chichi en de grandes nappes bleues ou blanches pour de longues semaines.

A cette mer bleue viennent s’ajouter les Anemona blanda puis les jacinthes pour les parfums dans les touffes de Brunnera.

      

       Anemona blanda 'Blue Shade'                                                                                    Tulipa saxatilis

 

Pas plus haut que des crocus, les Iris danfordiae qui sont aussi des I. reticulata , s’éclatent dans le massif corail en attendant le faste des pavots. Ils seront bientôt rattrapés par les narcisses “Jetfire”.

Pour moi, le printemps est installé quand s’épanouissent mes premiers narcisses, petites lucioles jaunes sur la terre noire. Le premier à entrer dans la ronde est “Golden Harvest” (N. pseudonarcissus ssp. major) à l’entrée, dans le jardin topaze.

Comme pour les crocus j’ai une tendresse particulière pour les petits narcisses aux corolles délicates et pour les botaniques souvent parfumés. A l’époque de la création du jardin je les trouvais chez Ellebore et Despalles, aujourd’hui en cherchant bien on en trouve en jardinerie. Les premiers plantés étaient si petits (N. jonquilla) qu’ils disparaissaient dans les premières vivaces, ils ont donc trouvé place dans la rocaille avec N. triandus “Hawera” au doux parfum. Avec les N. triandus “Thalia” le blanc entre dans la danse accompagné de Jenny un hybride de N. cyclameneus, puis les N. poeticus. Les N. pseudanarcissus ou lobularis (nos jonquilles des prairies), les N. jonquilla “Trevithian”, N. poeticus et N. odorus répandent dans l’air des odeurs suaves. Narcissus “Cheerfulness” , multiflore à fleurs doubles, dépasse tous les autres en puissance de parfum. Planté dans les bruyères sa vigueur les traverse pour ravir nos sens pendant plusieurs semaines. Les tendres crinolines des N. poeticus plus discrets apportent aux rhododendrons bleus ce qui manque à ces joyaux : le parfum. Ils sont avec les Iris pallida , les pivoines de chine, le rosier “New Dawn”, les scilles bifolia et les violettes, mes “madeleines” à moi. Les N. bulbocodium en petits jupons jaune d’or qui se naturalisent dans les pelouses anglaises ne se sont toujours pas ressemé chez moi

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    Narcissus bulbocodium                  N x cyclameneus 'Jenny'              Narcissus odoratus regulosus

Naturaliser les narcisses, même ces gracieuses miniatures, sur pelouse est voué à l’échec si l’on ne traite pas la pelouse en prairie fauchées (cela vaut également pour les crocus et les colchiques...). Les feuillages inesthétiques épargnés par les tontes devraient l’être jusqu’en juin ce qui crée une mosaïque du plus mauvais effet, si bien que par impatience ou négligence on passe la tondeuse et on condamne les floraisons futures. Par contre les naturaliser dans les parterres parmi les vivaces avec Doronic et Brunnera, dans les feuillages des géraniums, et les pulmonaires en sous-bois n’enlève rien à leur naturel mais au contraire les sublime. Les feuillages disgracieux sont très vite oubliés dans la masse des plantes. Ne résistez plus au Narcissus minor var. pumilus ou “Rip van Winkle” , adorable pompon froufroutant . Il est à son avantage partout, en pot, en rocaille, en bordure, en lisière. Tout sourire, je ne lui vois jamais froncer un sourcil même sous les pires giboulées de mars.

Narcissus pumilus 'Rip Van Winkle'

Il me reste néanmoins quelques grands narcisses. Les “Carlton” plantés à la création du jardin sont toujours là pour colorer la cour encore endormie et dans le seul coin humide du jardin : le jardin grenat. Leurs grosses feuilles sont très vite camouflées par le feuillage généreux (trop) des anémones du japon ou des hémerocalles.

Des narcisses botaniques auraient été plus appropriés avec les scilles, les ficaires et les nivéoles mais ils ne résistent pas à la pourriture.

Que seraient les bulbes s’ils n’étaient accompagnés de leur écrin ? Les floraisons printanières s’enchaînent à un rythme effréné et me font perdre la tête. Partout les bourgeons gonflent prêts à faire éclater leur gangue protectrice. Cependant le froid soudain de la mi-février, après une remontée de sève a causé des dégâts à mes beaux érables et a brûlé les boutons prometteurs du Rhododendron praecox. Qu’à cela ne tienne la saison nous offre encore bien des plaisirs.

 Sambuscus racemosa 'Sutherland'                         Pyrus salicifolia                             Rhododendron en bouton

 

Telle une coquette, le jardin change de toilette chaque matin : volants de narcisses blancs et jaunes sur fond de violettes, myosotis, anémones, doronics, pulmonaires, primevères colorées. Moutonnement d’euphorbe chartreuses déclinés en blanc et vert .

Mars et avril ne sont pas riches seulement de bulbes et de petites vivaces, ils magnifient la saison avec la floraison des arbres et arbustes. C’est le Prunus autumnalis fleuri depuis le mois de décembre qui fait le lien entre l’hiver et le printemps, tout vêtu de rose tendre il se détache sur le ciel bleu. Il donne le départ de la floraison des Prunus qui va s’échelonner sur près de trois mois. Prunus subhirtella pendula rosea qui fleurit en même temps que lui dans le jardin cobalt n’est plus qu’une cascade rose. Dans le jardin grenat le très petit amandier de Russie (Prunus tenella ) nous fait craquer d’émotion pendant que le Prunus cistena déploie timidement ses feuilles acajou verni. Sur le talus ouest, un autre pleureur, le P. serrulata “Kiku Shidare” destiné à ombrer la véranda plus tard, nous offre ses pompons froufroutants. Son pendant en colonne P. “Amanogawa” est encore trop jeune pour se détacher sur le ciel d’azur.

 

                             Prunus tenella                                                                                     Prunus cistena

 

Et comme une sucrerie, je vous garde le meilleur pour la fin, le somptueux Prunus serrulata 'Shirofugen' qui étend ses bras sur la pelouse en un nuage immaculé.

 

 

D’autres floraisons se sont succédées depuis le début mars en commençant par l’étincelant cornus mas. Dommage qu’il perde si vite de sa superbe. Un petit buisson méconnu l’ Edgeworthia chrysantha 'Grandiflora', un peu caché pour le protéger des vents secs et froids, se fait remarquer par son parfum. Un autre arbuste aux effluves suaves, Daphne mezerum est à son avantage sur un tapis d’arabis dans les mêmes tons. Il mêle ses effluves au Lonicera fragrans, et à Viburnum farreri encore en fleurs. Sans parfum mais avec une grâce infinie le Stachyurus chinensis a tout pour séduire.

 

 

Protégé du soleil et des vents froids par l’if, le Pieris japonica éclot lui aussi ses clochettes. A côté des Pieris bretons il reste cependant un avorton. Répartis dans le jardin les cognassiers du japon ouvrent leur petits boutons perlés, blancs dans le jardin d’ombre, rouge et vermillon dans le jardin corail et couleur pêche dans le jardin cobalt pour faire écho aux tulipes “Princess Irène”. Pendant ce temps les boutons de velours des magnolias déchirent leur chrysalide pour laisser s’échapper des papillons blancs posés sur les branches du Magnolia kobus ou ceux à grandes ailes roses et parfumées du Magnolia x loebneri 'Leonard Messel'. Dans quelques jours le M. stellata aura vêtu sa parure nuptiale.

L’air se remplit de chants d’oiseaux, les merles s’activent grattant la terre, le rouge gorge flûte perché sur le manche de bêche et pour me combler de bonheur la Sitelle torchepot tambourine dans le tilleul et l’acacia. J’ai même surpris le verdier à moustache. Comment cela, il n’existe pas ? Si, si, je l’ai vu de mes yeux vu, une touffe de brindilles dans le bec qui lui faisaient des moustaches digne de Dali. Joie renouvelée chaque jour et toujours plus frénétique.


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