JANVIER

C’est en cette saison que l’on saisit l’importance qu’il y a à varier les formes : trapues, grêles, en dôme, en vases ou élancées, elles bâtissent l’espace. L’idée de colorer mes hivers ne m’était pas apparue à la création du jardin, elle s’est imposée petit à petit quand je me languissais de lui derrière les carreaux pendant les presque cinq mois que durent la mauvaise saison. Petit à petit au fil des années et des plantations elle s’est faite moins triste au point de m’attirer irrésistiblement à l’extérieur.

Le temps s’est écoulé doucement jusqu’à cette mi-janvier.
La neige ne nous aura pas accompagné longtemps, sans doute peut-elle encore nous réserver quelque surprise. Le soleil fait encore le timide, mais enfin il est là, le vent a chassé les brumes grises et les mélancolies.
Les floraisons ne se sont pas fait prier longtemps et déjà elles embaument l’air encore frais. L’enchantement se produit dès l’entrée avec la floraison du Prunus subhirtella “Automnalis rosea”. Sur la façade bleue de la maison, c’est une splendeur. L’attention est captée par un buisson un peu raide aux petits bouquets de fleurs rose tendre qui habille son tronc, une viorne fragrans au parfum un peu poivré. Mêlé aux branches du cotonéaster un Abeliophyllum distichum (dit forsythia blanc) se prépare à éclore ses boutons à l’odeur d’amande. En haut des marches, il plane un parfum de jasmin. Ce sont les sarcoccocas, insignifiants le reste de l’année qui réveillent nos sens endormis de leurs effluves tapageuses. De l’autre côté des marches de l’entrée, un Lonicera fragrantissima répend une odeur sucrée.

   

Le talus resplendit des teintes mauves, blanches et roses d’un tapis de bruyères et bourdonne de l’activité des abeilles. J’ai préféré Erica darleyensis et carnea aux Calluna plus exigeantes en terre acide. J’y ai mêlé quelques gracieuses et capricieuses Erica vagans pour l’été. Ainsi, les floraisons s’échelonnent de septembre à avril. Sur ce magnifique tapis persan, le Cryptomeria japonica “Vilmoriniana” épanouit ses formes généreuses. Tandis que plus bas les bruyères font un ourlet coloré à un if vert foncé aux branches étalées (un peu haut pour être Taxus baccata “Repandens”). Dans ce tapis les pieris sont eux aussi précieux en hiver pour leur feuillage panaché ou leurs jeunes pousses écarlates ainsi que leur délicate floraison dès février, mais ils sont malheureusement délicats chez moi.
Au fond du jardin, l’Hamamelis intermedia “Diane” aux pétales échevelés parfume le petit bois. Le moindre rayon de soleil l’illumine. Il devrait être relayé par le Chimonanthus praecox “Grandiflorus” qui n’a fait que deux fleurs cette année. Sous le tilleul, près du banc de pierre, le Mahonia japonica “Charity” laisse échapper ses senteurs de muguets. Quelques abeilles téméraires bourdonnent dans les hampes épanouies. Tous les arbustes n’ont pas sa majesté et son architecture mais tous sont là pour former l’ossature du jardin et le réveiller en hiver.

      Malgré les efforts des arbustes à parfum pour se faire remarquer, les hellébores bientôt à leur apogée leur raviront la vedette. Elles sont une des joies de l’hiver. Les premières à s’épanouir sont les hellébores de Niger. Leurs coroles d’un blanc pur éclatant lorsqu’elles s’ouvrent nous offrent toute une gamme de rose à maturité. Dans quelques semaines, les hellébores d’orient prendront le relai, petits boutons joufflus qui se déplient tels des elfes lumineux dans les massifs sombres. Je coupe les vieilles feuilles pour les mettre en valeur. J’en ai placé aux angles de l’escalier afin d’admirer plus aisément leurs étamines étincelantes.

                  L’émotion grandit de massif en massif et sera à son maximum quand les hellébores de Corse s’épanouiront comme des sulfures . Dans le petit bois j’attends de l’Helleborus foetidus “Wester flisk” aux lourdes inflorescences vert pâle ourlé de grenat qu’elles se ressèment à foison et que l’H. sternii tienne ses promesses. Réputées pour ne pas supporter la transplantation, je n’hésite pourtant pas à le faire toujours avec succès à ce jour, quand elles sont en fin de floraison. Il faut prendre la motte profondément. Par contre, les semis nombreux d’un an sont transplantés au printemps.

http://perso.wanadoo.fr/les.jardins.den.face/hellebores/index.html

Je les ai mêlées aux euphorbes à feuillage persistant vert ou pourpre qui vont prolonger au début du printemps l’illumination du massif d’écorces. J’aurais pu y joindre des arums d’Italie au feuillage ponctué de blanc. Mais ceux-ci éclairent un coin d’ombre ailleurs au jardin. Qui peut encore prétendre que l’hiver est une saison morte ? Plus que toute autre saison, il nous ancre à la terre, pas d’artifices juste ce qu’il faut de couleurs, de formes et de parfums.

Après une si longue attente, voici que la nature parait s’emballer et courir vers une autre étape.

Les perce-neiges, boutons pointus dans leur gangue verte, s’élancent vers le ciel avant que leurs clochettes silencieuses ne s’inclinent vers la terre.

Plantés dans la charmille, ils s’étendent maintenant en nappe blanche et se mêlent ailleurs aux hellébores. Les Galanthus qui comptent dix-huit espèces et près de cinq-cents cultivars ne sont malheureusement représentés qu’en trois variétés dans mon jardin.

 

 

 

(https://www.pottertons.co.uk/catalog/index.php?cPath=134)


         Il n’y a que l’hiver pour nous faire apprécier ce qui nous échappe d’ordinaire. Nous l’avons vu des formes et de l’architecture, mais que dire du ballet d’ombres ? Elles prennent en hiver les formes les plus diverses et font des arabesques sur les façades. Silhouettes fantômatiques, elles se meuvent sur le gazon, se glissent silencieuses entre les troncs et transmuent l’espace.

     

         Je n’ai pas un jardin assez vaste pour pouvoir planter un massif de conifères comme au Vastérival, même nains. J’ai choisi d’en émailler les massifs où ils servent de contrepoint aux couleurs de l’été ou de support aux plates bandes jaunes pour assurer la couleur tout au long de l’année.
Ils jalonnent les marches de l’entrée posés comme des coussins pour en arrondir les angles, ailleurs leur flèche ou leur rondeur soulignent l’angle d’un massif et assure son architecture. J’ai dû en éliminer quand ils dépassaient la hauteur souhaitée et cachaient les plantes au lieu de leur servir de faire-valoir.

Je compulse tout l’hiver les catalogues et les brochures sérieuses pour ne plus me tromper dans mes acquisitions. Mais c’est difficile. La difficulté accentuée du fait que les vrais nains sont minuscules à l’achat.

 

C’est ainsi que mon Cryptomeria fut planté pas plus grand qu’une touffette de bruyère. Il me fallait le dégager du tapis d’Erica jusqu’à ce qu’il prenne enfin des rondeurs généreuses, 1 m en 20 ans.

J’appris aussi qu’un conifère dit nain peut quand même atteindre 2 à 3 m de hauteur ou de circonférence. Il n’est nain qu’en rapport à ceux de son espèce qui dépassent allègrement les 30 m et pas par rapport à notre stature d’humain. Il y en a pour supporter la cisaille, ainsi avons-nous dû tailler avec regret Picea abies “Nidiformis” qui prend trop d’ampleur sur les marches. D’autres comme le pin mugo seront éclaircis de l’intérieur et adopteront ainsi une silhouette japonisante.


La taille des branches basses met à jour parfois une écorce remarquable. Les conifères nous offrent une palette de couleur étonnante et changeante même dans la seule gamme des verts. La disposition des écailles et leur couleur du bleu, au blanc et au souffre, donnent au Chamaecyparis pisifera “Squarrosa Sulphurea” un air évanescent.

Placé d’abord en plein soleil, il desséchait en été, planté maintenant dans le jardin d’ombre éclairé par l’est, il a pris une telle ampleur qu’il me cache l’if qui devait lui servir de faire valoir. La disposition des aiguilles sur les rameaux semble vêtir le cyprès filifera de dentelles (Chamaecyparis pisifera filifera “Aurea”).

Les thuyas et chamaecyparis dorés brillent littéralement marquant comme des phares les angles des massifs.


 

Chamaecyparis pisifera filifera “Aurea”         ;             Thujopsis dolobrata “Nana"        ; Thuyas et Chamaecyparis brillent comme des phares

 

D’autres persistants sont intéressants au jardin pour leur silhouette et leur feuillage émeraude ou doré, et quand s’y ajoutent les fleurs et les fruits c’est une grande joie. Ainsi avais-je planté une haie de viornes rhutidophyllum au feuillage rugueux et poilu avec des viornes pragense plus élégantes, aux feuilles plus filiformes et luisantes et aux grosses ombelles de fleurs odorantes au printemps. Au bout de dix ans, nous devions intervenir annuellement dans un grand nuage de poils urticants et allergisants. Je n’ai gardé que V. rhutidophyllum roseum et deux pragense dont nous avons dénudé la base pour leur donner l’aspect de petits arbres et pour pouvoir planter à leurs pieds des essences florales intéressantes. La viorne Burkwoodii perd son feuillage, chez nous, mais ses boutons en formation ne sont pas sans intérêt avant de s’ouvrir en avril dans un ballet de parfum. Les cotonéasters ne sont pas les moins intéressants, en buisson, en topiaires, en couvre-sol, voire en petit arbre s’ils sont judicieusement taillés. Les lonicera pileata et nitida verts, dorés ou panachés au feuillage fin et léger sont traités comme les buis en coussins ou en petites haies et permettent de varier le genre. Les buis aussi ont leurs essences “aurea” ou “variegata” que l’on peut utiliser pour éclairer un massif. Eleagnus x ebbingei apporte à la haie la teinte grise qui lui manquait en hiver. Les osmanthus également se conjuguent en diverses formes ou couleurs Osmanthus heterophyllus “Purpureus”, ou “Aureomarginatus” ou “Tricolor”... Déjà les bourgeons argentés des magnolias signalent l’arrivée prochaine du printemps. Sous le tilleul, le Skimmia “Rubella” et l’Elaeagnus pungens “Maculata” rutilent, posés sur un tapis odorant de Geranium macrorrhizum. Ainsi, les formes et les volumes des arbres, conifères et arbustes persistants se répondent pour constituer la trame permanente de chaque massif.

   


FEVRIER

          Je suis sortie ce matin, pour m’apercevoir que le gel a grillé les boutons floraux des pieris. Les perce-neiges et les hellébores se sont écroulés sous le froid piquant, mais ils se relèveront. Le prunus automnalis roussi, lui aussi, rouvrira sans coup férir les boutons qui lui restaient tout comme la viorne à ses pieds. Je me suis dépêchée, à l’annonce des froids à venir, d’emmailloter mon Solanum jasminoïde. Qui sait peut-être arriverais-je à le garder, ce serait une belle aubaine. Les pieds des rosiers noisettes ont été eux aussi doublement protégés ainsi que mon Xanthoceras récemment planté.

Le froid se fait vif, la neige est tombée en gros flocons en cette fin de février, mais partout le printemps s’annonce.

Ce sont les floraisons des hellébores, bien sûr, mais aussi de quelques premiers crocus (il en reste que les mulots ont daigné me laisser).

Les nivéoles (Leucojum vernum ponctuent de blanc un parterre humide. Les narcisses pointent leur nez.

Dans ce silence glacé je m’émerveille du pépiement des oiseaux autour des mangeoires. Les mésanges déjà, en cette fin de janvier commencent à former leur couple et visitent les nichoirs, les merles se chamaillent et chassent le moindre intrus. Les tourterelles se mettent, elles aussi, en couple. La Saint-Valentin approche, n’est-ce pas ? L’hiver nous dispense tant de plaisirs insoupçonnés !

 

Amicalement

 

Claire.

 

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et la propriétaire passionnée de ce jardin vous présentent :
Promenade au fil des saisons, dans le jardin de Claire - (ALSACE)
sources photos et texte ci-dessous : © Claire
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