
Décembre
Sommeil apparent, mais trompeur, sous terre la vie grouille, les bulbes gonflés de sève se préparent à percer les parterres luisants d’humidité. Nous sommes en décembre, depuis plus d’un mois ciel et terre se confondent dans une brume épaisse alors qu’au sommet des Vosges le soleil luit. Nous avons du mal à voir le temps qui s’écoule tant la lumière a du mal à percer. La cime des arbres disparaît dans la brume épaisse. L’espace se rétrécit. Les silhouettes s’émoussent. J’espère avec impatience les vents d’est pour chasser toute cette poix et la froidure d’un hiver sec pour tuer la vermine. Les températures sont clémentes, mais l’humidité qui nous transperce les os nous pousse à l’intérieur.
Soudain un après-midi, du ciel sombre tombe une timide
lumière. Fragile, mouvante, elle hésite un instant accrochée dans
les branches du tilleul, caresse les rondeurs d’un buisson.
Une tache de rouge effrontée rompt la monotonie brumeuse et quelques points jaunes luisent sous le
pâle rai de lumière. Je ne résiste plus, je sors. Ce ne sont que les Leucothoe “Zeblid” et “Scarletta”. Derrière eux les baies du Nandina
domestica brillent comme des rubis.
Au pourpre des Leucothoe se mêlent les fruits roses de la symphorine “Magic Berry”. Les rouges et le jaune des fruits du Chaenomeles x superba traversent la grisaille et chassent la mélancolie qui gagnait.
Disséminées dans tout le jardin les silhouettes dorées de l’Euonymus fortunei “Emerald Gold”, de l’Elaeagnus pungens 'Maculata', de Lonicera nitida 'Baggesen's Gold' percent la brume. Les panachures ne sont pas en reste
avec l’Euonymus fortunei ‘Variegatus’, le houx (Ilex aquifolium “Argentea
Marginata”), et les Buxus sempervirens ‘Aureovariegata’ ou ‘Elegantissima’.
Les feuillages à base de jaune rivalisent avec les fleurs du jasmin nudicaule,
premier buisson à éclore ses fleurs en décembre. Derrière le houx sombre,
l’hiver se trouve soudain illuminé par Hedera oro di bogliasco ou H. helix
“Goldheart”. L’alternance des feuillages sombres (Osmanthus,
rhododendrons, berberis, daphne, houx ou lierres) et des troncs colorés offre une structure vivante
en toutes saisons.
Au ras du sol, les couvre-sol sont précieux, ils ne craignent rien, ni le froid, ni
les bourrasques et protègent les parterres et les bulbes plantés dans ce doux
manteau : tapis de pervenches sur le talus, épimediums qui ourlent une haie
arbustive, lamiers argentés encore jeunes Au soleil des genévriers rampants
et des Cotoneaster dammeri ont colonisé les parterres où la tondeuse n’allait
pas. Des arbustes persistants ou à fleurs y posent avec grâce leur rondeur
alanguie à la belle saison et contribuent à dessiner le jardin.
Il ne pleut pas, mais l’air est si gorgé d’humidité que des perles translucides s’accumulent au bout
des branches. Que de beauté dans si peu de choses ! Je promène dans les allées trempées mes rêves
de floraisons à venir, visions de beautés promises. Il suffit qu’un jour la brume se déchire pour que
le désir me presse à de nouvelles acquisitions, promesses de bonheur. Le problème, c’est qu’il nous
faut mordre toujours plus avant sur l’espace engazonné et déranger les plans successifs qui avaient été prévus. Qu’à cela ne tienne, je déterre et déplace à qui mieux mieux. Ainsi en va-t-il du petit
bois qui n’est pour le moment qu’une ébauche. Rien ne m’arrête sinon la nuit qui tombe tôt en cette
saison ou la température qui mord les chairs.
J’ai bien fait de me hâter. le lendemain, le givre a recouvert la terre d’une
résille scintillante, aérienne et fragile. Le jardin a dressé son couvert de
cristal. La vie est immobile et les oiseaux muets. J’enfile un manteau et
mon appareil photo en bandoulière je cours admirer les toiles d’araignées
poudrées de diamants, les dentelles incrustées, les paillettes saupoudrées
sur les buissons.
La lumière monte à l’est, sans hâte, tremblotante, elle va et vient à travers le jardin soulignant au passage la cime arrondie d’un conifère, le dôme luisant de l’if, avant de s’évanouir aussitôt derrière la haie.
Magie du moment, sur le ciel transparent gris pâle et mauve les branches noires des arbres dessinent des ombres chinoises.
Les préparatifs de Noël battent leur plein, je délaisse un temps le jardin, mais il ne sera pas oublié. Petites lucioles dans les jours sombres les guirlandes émaillent les massifs à l’entrée. Et puis un beau jour, les flocons qui tombent nous laissent espérer un Noël blanc.
Sur les branches, la neige fait des festons. Le jardin ressemble à un
film en noir et blanc. Les flèches des genévriers et le Magnolia
grandiflora sont comme des sentinelles veillant sur le monde
assoupi. Comme du sucre glace sur un gâteau, la neige souligne les
lignes noires de la charmille et les squelettes des ramures. Les boules
de conifères se trouvent encapuchonnées de peluche blanche comme
des nounours d’enfants.
Les troncs se dressent, sombres dans le ciel laiteux. Les reliefs et les ombres s’émoussent et le jardin n’est plus alors qu’un squelette, austère et solide.

Telles des gardiens immobiles, les flèches des genévriers, du thuya ou du Chamaecyparis
lawsoniana veillent sur le jardin. Colonnes dressées vers le ciel elles invitent le regard à quitter la
terre : Juniperus communis 'Hibernica', Chamaecyparis columnaris, Chamaecyparis lawsoniana “Ellwoodii”, Prunus amanogawa, Malus “Van Eseltine”.
Il n’y a plus que les troncs et les écorces pour donner un peu de couleur à l’hiver. L’érable à
l’écorce cannelle (Acer griseum) qui trône à l’entrée assure le spectacle
mais il n’est pas le seul,
plus loin devant le jardin Agathe, l’Acer grosserii “Hersii” dont les veines rose et argent sont
exaltées par le froid lui donne la réplique. L’Acer japonica “Vitifolium” aux pousses rouges, comme
celles des Cornus alba en variétés diverses et de Rosa rubrifolia “glauca”, animent le jardin corail ou jardin d’écorces en hiver. Mêlé aux tiges rouges le Cornus stolonifera “Flaviramea” à l’écorce jaune
accompagne les jeunes scions de Betula davurica et B. utilis“Jacquemontii”. Déjà, l’écorce de B. davurica s’effeuille en fines
lanières de papier parcheminé. Il y a dans les bouleaux une palette
d’écorces invraisemblables des plus chatoyantes et brillantes aux plus
rugueuses, des plus blanches aux plus noires, des plus lisses aux plus
feuilletées. Je les voudrais toutes évidemment, mais je ne peux qu’en
rêver. Les longs rameaux épineux du Rubus thibenatus “Silver Fern”, fontaine d’argent, éclaboussent le parterre. De l’argent encore, dispensé par les tiges frêles des Perovskia atriplicifolia.
Le Prunus schmidtii n’est pas sans intérêt avec ses anneaux acajou, mais il n’a de loin pas l’attrait du Prunus maackii “Amber-Beauty” à l’écorce bronze poli à la place duquel il m’a été vendu. J’attends maintenant avec impatience que les nouveaux scions de Prunus serrula et du Stewartia pseudocamelia tiennent à leur tour leur promesse pour illuminer mes hivers. J’y joindrai volontiers l’Acer conspicuum “Silver vein” à l’écorce jaspée rouge et argent ou l’Acer palmatum “Sango kaku” aux jeunes pousses rouge corail en hiver.
Au coin du talus, les branches architecturées vert émeraude du Poncirus trifoliata se dressent tels des soldats en armes.
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A tout de suite sur........................................L'HIVER CHEZ CLAIRE PAGE 2/2
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